CYBERDEFENSE OU POLICE POLITIQUE ? ENQUETE SUR LE CNC, BRAS ARME DU POUVOIR EN RDC
Créé en août 2023 et rattaché au bureau du président Tshisekedi, le CNC est responsable de plusieurs arrestations effectuées en dehors de tout cadre légal. Ses détracteurs dénoncent un outil de répression et des méthodes opaques, au service du régime. Par Stanis Bujakera Tshiamala et Romain Chanson
author By MANZI
    On Wednesday 21 January 2026
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Un groupe d’hommes armés débarque. Ils vous interpellent sans préciser le motif de votre arrestation, vous bandent les yeux puis vous conduisent sous escorte vers un lieu non identifié pour vous garder au secret pendant plusieurs jours, voire des semaines ou des mois. En RDC, c’est ainsi qu’opèrent les agents du Conseil national de cyberdéfense (CNC), selon plusieurs témoignages de victimes recueillis par Jeune Afrique. Victimes parce que la plupart n’ont jamais été présentées à un juge. Les méthodes du CNC dépassent le cadre légal en même temps que ses propres prérogatives.

Cette institution a été créée par ordonnance le 15 août 2023 avec « pour principale mission la coordination de tous les services ayant un objet en rapport avec la cyberdéfense et le cyber-renseignement ». Le CNC dispose officiellement d’un budget de 11,6 millions d’euros pour 2026, mais ce chiffre est, selon plusieurs sources, inférieur à la réalité. Le CNC est directement rattaché au bureau du président Félix Tshisekedi, à qui il est censé prodiguer de simples conseils. « Le CNC demeure un service administratif, dépourvu de toute compétence légale en matière de police judiciaire, d’interpellation ou de détention de personnes », affirme l’expert sécuritaire Jean-Jacques Wondo. « Il outrepasse son mandat et la légalité », dénonce un député congolais pourtant proche du pouvoir.

Opposants politiques, journalistes, citoyens lambda…

Combien sont-ils à avoir été interpellés ? Des milliers, estime Justicia Asbl, une organisation congolaise de défense des droits de l’homme basée à Lubumbashi qui avance une moyenne de 10 enlèvements par jour sur tout le territoire. Justicia Asbl appelle les organisations internationales à mener un plaidoyer « pour la suppression de ce service oppresseur », considéré comme « le bras séculier de la répression des opposants politiques, des journalistes, des défenseurs des droits humains et de tous citoyens. »

Les cas publics sont beaucoup moins nombreux. Jeune Afrique en a recensé une vingtaine, avec une majorité de personnes soupçonnées d’être proches des rebelles de l’AFC/M23 ou de l’ancien président Joseph Kabila, condamné à mort pour trahison pour son affiliation supposée au groupe rebelle.

Emmanuel Ramazani Shadary, secrétaire permanent du Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD), le parti de Joseph Kabila, a ainsi été arrêté à Kinshasa le 16 décembre et n’a, depuis, plus donné de nouvelles. Son fils a également été interpellé avant d’être relâché. D’autres personnalités, jugées proches de l’ex-président, sont tombées dans les mailles du filet du CNC. C’est le cas d’Amisi Herady, directeur général du Guichet unique de création d’entreprises, de l’ancien ministre Pascal Isumbisho Mwapu, proche de l’ancien Premier ministre Matata Ponyo Mapon qui a rejoint le mouvement Sauvons la RDC, et de Jeannot Binanu Mampasi. Ce dernier avait déclaré dans une vidéo que Félix Tshisekedi n’avait « plus une longue vie ».

Le CNC surveille évidemment les réseaux sociaux et cible les propos défavorables au régime. Le journaliste Stéphane Shisso, proche de l’opposant Moïse Katumbi, a été enlevé mi-janvier à Lubumbashi après la diffusion d’un reportage vidéo critique sur la gestion de la ville de Kolwezi, capitale de la province du Lualaba où règne la gouverneure Fifi Masuka, protégée du président Tshisekedi. Le militant Nathanaël Onokomba a, lui, été embarqué à Kinshasa le 5 janvier et transféré à la prison militaire de Ndolo, poursuivi pour initiation d’une fausse information via un support électronique. On lui reproche notamment un tweet – qu’il dit être sarcastique – où il écrit que « le Rwanda n’a jamais agressé la RDC. » Dans une autre affaire, c’est le député et ancien ministre Nicolas Kazadi qui a été cueilli par le CNC à Mbuji-Mayi, puis transféré à Kinshasa dans un avion privé spécialement affrété après avoir dit que les politiciens congolais étaient « des jouisseurs » lors d’une interview qui a fait le buzz.

 On est venu nous ramasser comme des petits chiens. Un député accusé de corruption en flagrant délit

Le numéro de Corneille Nangaa régulièrement intercepté

Malgré leur immunité, les parlementaires ne sont pas épargnés. Un groupe d’élus a ainsi été raflé à l’hôtel Rotana, début septembre 2025 à Kinshasa, alors qu’ils s’organisaient pour soutenir Vital Kamerhe, alors président de l’Assemblée nationale et visé par une pétition. Les députés ont été accusés de corruption en flagrant délit. « On est venu nous ramasser comme des petits chiens », ne décolère pas l’un d’eux. Le CNC peut s’appuyer sur la Garde républicaine, la police, voire l’unité spéciale de la Légion nationale d’intervention. Certaines arrestations mobilisent de lourds moyens.

Au Rotana, les agents aux ordres du CNC ont fait les poches des députés, ils ont saisi argent et téléphones. Les services de renseignement ne se privent pas de remonter le fil des conversations et d’examiner la liste des contacts. « On te demande pourquoi tu as le numéro d’un tel, pourquoi tu es dans tel groupe WhatsApp… Ils vous embêtent ! » se souvient une personne interpellée dans un autre dossier et à qui on a reproché d’avoir le numéro du journaliste en exil Pero Luwara.

Selon des informations recueillies auprès de sources sécuritaires, le CNC aurait acquis récemment des équipements techniques avancés lui permettant de procéder à des écoutes ciblées, notamment sur des applications de messagerie comme WhatsApp. Parmi les personnalités placées sous surveillance figureraient plusieurs responsables de l’AFC/M23. L’un des numéros de Corneille Nangaa, le chef de l’AFC, serait régulièrement intercepté. Joseph Kabila ferait également partie des cibles prioritaires, bien que les services rencontrent des difficultés récurrentes pour identifier et suivre son numéro actif.

Dans sa recherche d’ennemis de l’intérieur, le CNC surveille aussi les militaires de près. Plusieurs hauts gradés que l’on pensait intouchables sont tombés en disgrâce, victimes de la toute-puissance des conseillers sécuritaires qui ont gagné la confiance de Félix Tshisekedi. « Entre un conseiller à la présidence et un député national, qui est le plus important ? Nous sommes des élus de pacotille », se désole un député précédemment cité.

Deux proches du président Tshisekedi à la tête du CNC

Le CNC est dirigé par Jean-Claude Bukasa, un spécialiste de l’informatique passé par l’université de York, à Toronto, au Canada où il a vécu. Il a également travaillé pour la filiale locale de la société IBM. Une vieille connaissance se souvient de son adhésion sur le tard à l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS, aujourd’hui au pouvoir), plus par opportunisme que par affiliation idéologique.

Ses compétences en informatique lui ont offert une place au sein des services de renseignement à Kinshasa. Il était l’assistant de François Beya, conseiller spécial du président en matière de sécurité avant qu’il ne soit arrêté par l’Agence nationale de renseignement (ANR), le 5 février 2022, pour des soupçons de complot contre le chef de l’État. Il a été acquitté depuis. Jean-Claude Bukasa a assuré l’intérim avant de prendre la tête du CNC nouvellement créé.

Il partage avec Lisette Kabanga Tshibwabwa, sa directrice de cabinet, d’avoir vécu au Canada, d’être un militant UDPS et d’être un Luba du Kasaï, comme Félix Tshisekedi. Lisette Kabanga est décrite comme proche du chef de l’État et très puissante. « Elle est une sorte de deuxième patron de la cybersécurité. La plupart des arrestations, c’est de son fait », observe un des hommes politiques à avoir eu maille à partir avec elle. Le député Dany Banza a publiquement dénoncé Lisette Kabanga comme étant à l’origine d’un « complot » fomenté contre lui pour le faire passer pour un adversaire du président. Contactés par Jeune Afrique, Lisette Kabanga et le secrétariat du CNC n’ont pas donné suite. Pour sa part, le service presse de la présidence de la République s’est refusé à tout commentaire.

Bureaux secrets et prisons cachées

 Le CNC est une structure monstrueuse qui n’a pas de locaux mais des agents de renseignement très fonctionnels. Timothée Mbuya, Président de l’ONG Justicia Absl

Les personnes arrêtées par le CNC sont arrachées à leurs familles, privées de téléphone et gardées dans des lieux tenus secrets, parfois loin de chez eux. « Le CNC est une structure monstrueuse qui n’a pas de locaux mais des agents de renseignement très fonctionnels », commente Timothée Mbuya, président de l’ONG Justicia Absl. L’absence de locaux empêche les avocats de rendre visite à leurs clients. La disparition des victimes est « une marque de fabrique du CNC », selon Me Timothée Mbuya.

Plusieurs personnes interrogées ont dit avoir été emmenées au stade des Martyrs. D’autres ont été emmenées dans les bureaux de l’Office national des transports (Onatra), dans le quartier de la Gombe, à Kinshasa. C’est là que l’épouse d’une victime a obtenu un rendez-vous. Elle avait passé deux mois à questionner des gens, écrire des lettres et maintenir une pression médiatique pour savoir où était passé son mari. « S’il est mort, amenez-moi le cadavre que je l’enterre ! » s’était-elle écriée.

Arrivée à l’Onatra, on lui a bandé les yeux et fait traverser la ville jusqu’à l’endroit où son mari était détenu. « On m’a enlevé le bandeau juste devant la porte donc je ne sais pas où il était », dit-elle. Plusieurs témoins parlent de lieux de détention dans des villas des quartiers de Bellevue, Ma Campagne ou à l’hôtel Rotana. Pour cette femme, la rencontre se déroule dans un grand salon en présence d’autres personnes et dure une quinzaine de minutes. « Il était très bien traité et bien logé », reconnaît-elle, tout en dénonçant « la torture morale d’être enfermé ». Le détenu a retrouvé sa liberté quelques mois plus tard. « Il a été libéré comme il a été arrêté, sans papier », sourit aujourd’hui son épouse.

Des sanctions conformes au Code pénal militaire

L’absence de judiciarisation est un point commun à plusieurs détenus. « Dans mon cas, je n’ai jamais été auditionné », explique un ancien prisonnier qui a passé 45 jours à l’isolement dans une villa secrète. La seule interaction qu’il a eue avec le CNC se résume à son interpellation et à l’interrogatoire qui a suivi.

Interpellé sur ces pratiques, le ministre de la Justice a tenu à faire bonne figure. « Pour ceux qui sont arrêtés, nous veillons à ce que la procédure puisse être légalisée », a assuré Guillaume Ngefa lors d’un point presse, le 8 janvier. Il a rappelé que la RDC s’était dotée d’un arsenal juridique encadrant le comportement en ligne. « Aujourd’hui, les gens se permettent de s’insulter sur les réseaux sociaux, de dire n’importe quoi au lieu de se focaliser sur les faits, on calomnie. Vous devez être conscient que, quand vous violez la loi [sur le numérique], vous allez faire face à la loi », a ajouté le ministre de la Justice.

L’article 362 du code du numérique, adopté en mars 2023, prévoit que l’incitation à ou la provocation d’actes de terrorisme sont punies conformément aux dispositions du Code pénal militaire congolais, d’où l’envoi de certains détenus à la prison militaire de Ndolo. C’est là qu’est détenue Grace Lukuna, 26 ans, courtière en immobilier, depuis son interpellation par le CNC. Elle est notamment poursuivie pour avoir, en octobre 2025, « participé au mouvement insurrectionnel de l’AFC/M23 en assurant les communications des insurgés sur les réseaux sociaux, notamment WhatsApp », selon une décision de renvoi consultée par Jeune Afrique. Le document n’offre pas plus de précisions. La prévenue dément.

Arrestation spectaculaire de Harish Jagtani

Que vous soyez riche ou misérable, le CNC ne vous sera pas favorable. L’homme d’affaires Harish Jagtani a été arrêté de manière spectaculaire, le 17 mars 2025, avant d’être contraint de s’expliquer devant plusieurs officiers de police judiciaire et de magistrats du parquet spécialement commis à cet effet. Selon des témoignages recueillis par Jeune Afrique, le CNC exercerait une pression financière sur ses détenus les plus fortunés.

Harish Jagtani est une figure incontournable du milieu des affaires congolais puisqu’il possède l’hôtel Hilton de Kinshasa, la société du bâtiment Modern Construction ou la compagnie de fret aérien Serve Air. « On t’arrête et on te menace, et si tu ne coopères pas, un rapport accablant sera rédigé et soumis au président, et tu resteras cloué à vie », explique l’avocat d’un entrepreneur détenu plusieurs semaines. Ces rapports se monnayeraient, selon un autre avocat consulté, suggérant une pratique d’extorsion visant à obtenir des paiements en échange d’une issue favorable.

Face à ces pratiques, leur dénonciation s’intensifie parmi les organisations de défense des droits de l’homme et la colère monte sur les réseaux sociaux où les responsables du CNC sont publiquement dénoncés. Signe que les Congolais continuent d’exercer leur droit à la liberté d’expression sur leurs plateformes numériques préférées, et qu’il n’est pas aisé de les faire taire.

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