En 2020, le premier roman de Gaël Faye devient film, BD, pièce de théâtre. En attendant cette floraison, rencontre avec l'artiste à la Maison de la poésie. Par Valérie Marin La Meslée

 


Gaël Faye le 12 septembre dans sa loge à la Maison de la poésie.© VMLM


Ce soir-là, Gaël Faye était venu à La Maison de la poésie – où il est presque chez lui – avec sa compatriote Beata Umubyeyi Mairesse (l'écrivaine est franco-rwandaise, comme lui) pour une lecture à deux voix du beau premier roman de cette dernière Tous tes enfants dispersés (éditions Autrement).

Ils se connaissent depuis près de quinze ans et Beata n'en est pas à son premier livre puisque les éditions La Cheminante, fondées par une sacrée découvreuse de talents, Sylvie Darreau, ont publié depuis 2015 ses deux premiers recueils de nouvelles, et cette année encore ses poèmes.

Au sortir de l'émouvant dialogue littéraire sur le Rwanda, 25 ans après le génocide des Tutsis, que les deux écrivains ont offert au public, nous avons rencontré l'auteur de Petit payset constaté que ce roman l'occupait encore beaucoup, trois ans après sa parution aux éditions Grasset. Sans que la musique, son premier talent épanoui, soit laissée de côté  ! Invité sur le nouvel album d'Oxmo Puccino, Gaël Faye prépare le sien pour une sortie 2020, après ses deux EP « Rythme et botanique » et « Des fleurs ».

« Petit pays » devenu très grand

Petit pays ? L'aventure continue sous au moins trois formes, la vie du livre à l'étranger, et ses adaptations au cinéma, en BD et même sur les planches. Gaël Faye revient du Brésil où son livre vient d'être traduit (en plus de quarante langues déjà, et ce n'est pas fini) mais « j'ai arrêté la promotion en France, au bout d'un moment, parler continûment de soi vous assèche  ! » avoue-t-il dans un sourire. En Sibérie ou en Argentine, en revanche, il y a quelque chose de miraculeux à faire exister la petite impasse fleurie de Bujumbura où il a passé son enfance.

Le film sortira en mars 2020, signé Éric Barbier, le réalisateur de La Promesse de l'aube. Il a été tourné au Rwanda, avec des comédiens amateurs sauf pour le rôle du père de Gaby (lequel est interprété par Djibril, un Belgo-Sénégalais) Jean-Paul Rouve. Gaël Faye a collaboré au scénario, suivi le tournage, le montage : « Avec Éric, on a été un binôme tout du long, mais c'était son film, une autre œuvre. J'étais presque dans le rôle du stagiaire, découvrant les différences entre la littérature et le cinéma. »

Toujours pour mars 2020, la bande dessinée adaptée du roman verra le jour (À l'air libre, Dupuis), signée Sylvain Savoia (l'auteur de Les Esclaves oubliés de Tromelin). Sans oublier une adaptation au théâtre  !

Butare, capitale intellectuelle

Demandez-vous ensuite pourquoi la question du deuxième roman est délicate  ! Il ne peut pourtant y échapper... « J'ai besoin de me débarrasser de Petit pays pour me mettre entièrement à la rédaction du nouveau roman, commencé, mais encore en chantier. »

Et si on l'a retrouvé ce soir-là, dans le décor de La Maison de la poésie, c'est bien que l'artiste se nourrit constamment de mots, et de ceux des autres, en les portant avec une belle générosité : il a trouvé dans les pages de Tous ces enfants dispersés un regard qui l'a particulièrement touché sur le pays natal de sa mère, plus encore parce que, dit-il, « il fait entrer la ville de Butare en littérature », la ville « intellectuelle » du Rwanda, d'où est originaire Beata Umubyeyi Mairesse, et qu'elle a pu fuir au début des massacres. Or Butare est la ville de la famille maternelle de Gaël, là où il revient toujours, et la route qui la traverse mène droit au Burundi. Ce petit pays où il a grandi. Et puis ce roman, tendu par le silence d'une génération à l'autre dans une famille rwandaise autour du génocide, et comment le rompre, est pour lui « vraiment rwandais à l'image de ces non-dits qui sont très présents chez nous ».

Cette nouvelle génération de « quadras » ou presque (Beata est née en 1979, Gaël en 1982) fait ainsi avancer en fiction ledit intime sur la tragédie, eux, les enfants « dispersés » qui ont le pays au corps et l'art, comme le dit le kinyarwanda, de « réparer les cœurs » : « Gusana imitima. »