"Le Rwanda, symbole de résilience. 64 femmes au Parlement. Une success story. La vitesse à laquelle le Rwanda est sorti de l’enfer et a dépassé ses voisins en ce qui concerne l’éducation, les infrastructures et la croissance économique étonne les organisations internationales..." Par Le Mauricien



Du 6 avril au 4 juillet 1994, le génocide au Rwanda allait faire 800 000 morts. Hutus modérés et Tutsis ont été massacrés à la machette et au gourdin. Un génocide mené par une milice – les Interahamwe – équipée et entraînée par des Français. Le gouvernement rwandais a dressé une liste de 22 officiers français liés étroitement au génocide (BBC, 1er novembre 2016). Ce génocide était planifié jusque dans les moindres détails. Démoniaque. J’utilise ce terme parce que les Tutsis étaient présentés comme des démons qu’il fallait exterminer. Lutte contre le Mal. Il fallait qu’un maximum de Hutus ait du sang sur les mains. Il s'agit d'un génocide ayant fait l'objet d'une documentation en profondeur:
« The genocidal orders were passed down through the administrative and military hierarchies. The killings were no spontaneous outburst, but followed instructions from the highest level.
...Ordinary people joined the killing through various motives—greed, fear, pressure from above, and outright coercion. The Interahamwe were sent to rural areas not just to kill, but to force the local people to kill. Often, people were compelled to kill their neighbours or members of their own families. The extremists' aim was for the entire Hutu populace to participate in the killing. That way, the blood of the genocide would stain everybody. There could be no going back for the Hutu population; Rwanda would become a community of killers » – Africa Watch. Rwanda Death Despair and Defiance de septembre 1994 – 700 pages d’enquête sur le terrain.
La prise de pouvoir de Kagame et du Rwandan Patriotic Front le 4 juillet 1994 mettait fin au génocide. La population et les militaires hutus se réfugièrent dans les pays avoisinants déstabilisant jusqu’à ce jour la région des Grands Lacs. En 2012 cela avait déjà coûté la vie à plus de 8 millions de personnes (Le Figaro - juin 2012).
J’étais au Rwanda en 1992. Il n’y avait à ce moment-là que 10% de la population qui avaient entrepris une scolarité secondaire; et je m’y étais fait des amis. En août 1994, j’y suis retourné avec une délégation du Conseil mondial des Églises et j’ai découvert que plusieurs d’entre eux avaient pris part au génocide. Athanase Seromba, curé, avait fait bulldozer son église où 2000 Tutsis avaient cherché refuge. Le Curé de Ntarama, où j’avais logé, était responsable du massacre de 5000 de ses paroissiens... Sr. Gertrude Mukangango et Sr. Maria Kisito Mukabutera devaient être condamnées à 12 et 15 ans de prison respectivement par le Tribunal international pour leur rôle dans le massacre de 7000 Tutsis, qui s'étaient réfugiés dans leur couvent. Par contre, plus de 200 prêtres avaient été massacrés pour avoir pris la défense de leurs fidèles. Je me suis demandé de quel côté aurais-je été si j’étais à leur place. La population de 7 millions d'âmes en 1990 était réduite à cinq millions en 1995.
En décembre 1994 j’étais dans un camp de réfugiés à Goma, République Démocratique du Congo. Pendant presque toute une nuit mon collègue et moi-même nous nous sommes trouvés face à huit hauts responsables d’Église, dont trois évêques qui refusaient totalement d’accepter que des massacres avaient été commis. Ils venaient d’écrire une lettre au Vatican accusant le nouveau gouvernement de prôner le contrôle des naissances par tous les moyens. Surréaliste! C’est la première fois que je me suis trouvé en face d’un déni massif d’un fait incontournable. Depuis, Trump a révélé jusqu’où pouvaient aller les alternate news en cette ère de Post-Truth. Oui, trouver la vérité n’est pas aussi simple. La neurobiologie aujourd'hui nous fait comprendre que l’évolution a équipé notre cerveau pour la survie et non pas pour la recherche de la vérité. C’est ce qui explique comment une théorie totalement fausse soit à la base du système économique que l’on nous impose. Nous serions des homo economicus qui font tous les magasins de chaussures pour comparer les prix avant d’en acheter une paire. Il y a une battle for truth… Un rapport de Organisation de l'Union africaine (OUA) du 7 juillet 2000 a trouvé que l’Église avait apporté un soutien indispensable au gouvernement hutu pendant le génocide au Rwanda et que des leaders religieux avaient joué un « conspicuously scandalous role in the genocide by failing to take a moral stand against it ». Le document précise plus loin : « This stance was easily interpreted by ordinary Christians as an implicit endorsement of the killings, as was the close association of church leaders with the leaders of the genocide. » Il y a pire.
C’est seulement le 20 novembre 2016 que la Conférence des Évêques catholiques du Rwanda a demandé pardon pour son rôle dans le génocide: « Although the Church sent nobody to do harm, we, the Catholic clerics in particular, apologise, again, for some of the Church members, clerics, people who dedicated themselves to serve God and Christians in general who played a role in the 1994 Genocide against the Tutsi.»
Le pape Jean-Paul II avait lui aussi demandé pardon mais seulement pour les membres de l’institution, les individus, les prêtres, les religieux ou les religieuses qui avaient participé au crime. Pour lui, l’Institution était innocente et sans responsabilité. Le Président Kagame demande toujours que le Vatican en tant qu’État reconnaisse sa responsabilité dans le génocide pour avoir protégé et même aidé des religieux génocidaires, comme le soulignait Laura Ponti du Tribunal international.
Ce 20 mars le Pape François a reçu le président rwandais Paul Kagame. Il a imploré le pardon de Dieu pour le génocide. Mais, à la différence de ceux qui l’ont précédé, le Pape inclut l’Église catholique en tant qu’institution parmi les responsables de ce drame; et identifie l’Église en tant qu’institution avec les responsabilités de ses membres. The pope « implored anew God’s forgiveness for the sins and failings of the church and its members, among whom priests, and religious men and women who succumbed to hatred and violence, betraying their own evangelical mission » (The Guardian, 20 mars 2017).
"Resilience Defiance"
La résilience, c’est l’autre nom de la Vie. Rien d’extraordinaire comme on le présente à Maurice autour du 1er-Février. Même si j’ai commencé par le génocide, le Rwanda c’est surtout pour moi cet extraordinaire effort de reconstruction-réconciliation entrepris depuis, qui fait que ce territoire soit un des pays phares d’Afrique. Symbole de résilience. 64 femmes au Parlement. Une success story. La vitesse à laquelle le Rwanda est sorti de l’enfer et a dépassé ses voisins en ce qui concerne l’éducation, les infrastructures et la croissance économique étonne les organisations internationales. Bientôt la fibre optique dans tout le pays, des startups à la pelle à Kigali, une assurance maladie nationale de 30 dollars copay par an – un rêve pour beaucoup de pays développés. 8% de croissance ces dernières années. 10% d’énergie provient du soleil. Les rues parmi les plus propres au monde... Cette résilience est surtout celle des femmes ayant défié l’enfer et ce sont elles qui ont été au cœur même de la réconciliation comme celles citées plus bas par Rwanda Death Despair and Defiance (Global Sisters Report, National catholic Reporter, 2017 – ncronline.org).
« I tried to get up but it was in vain. I was very weak from my injuries and there were so many bodies everywhere that you could hardly move. A few children perhaps because they are unaware of the dangers, stood up. l called one of the children to help me. She was a girl of about nine. She replied that she couldn't help me because they had cut off her hands. I struggled and managed to sit up. But what I could not do was to stand up. I tried and tried but could not do it. Finally I saw a young woman I knew who was a neighbour...When I looked closely I saw that she had her arms cut off... I asked her if it was real life or a nightmare. She confirmed it was real life. Eventually I forced myself to get up and out of the church. When I got out I felt so scared that I returned to the church in spite of the dead bodies. I spent the night there with all the corpses around me. [Témoignage de Makuramansi, âgée de 13 ans.]
.« As I watched I realized that neither death nor the thought of dying any longer had meaning for me. I wanted to be killed and get that nightmare called life over and done... I just wanted to die...it was the only thing I wanted at the time, the only thing I could look forward to. [Témoignage de Catherine].
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"La neurobiologie aujourd'hui nous fait comprendre que l’évolution a équipé notre cerveau pour la survie et non pas pour la recherche de la vérité. C’est ce qui explique comment une théorie totalement fausse soit à la base du système économique que l’on nous impose. Nous serions des homo economicus qui font tous les magasins de chaussures pour comparer les prix avant d’en acheter une paire. Il y a une battle for truth…"