Alors que la xénophobie bat en brèche l'idée d'une certaine hospitalité sur le Continent, le pays présidé par Paul Kagame envoie un signal diamètralement opposé en accueillant 500 migrants bloqués en Libye. Par Viviane Forson




Des migrants africains fuient les zones de combats ou s'affrontent les forces loyales au gouvernement d'union nationale (GNA) et celles du general Khalifa Haftar. © MAHMUD TURKIA / AFP

 

 

Le président rwandais avait proposé dès novembre 2017 d'accueillir des migrants africains bloqués en Libye, dans la foulée d'un reportage de CNN montrant ce qui ressemblait à un marché d'esclaves. Deux ans plus tard, son pays est passé aux actes ce mardi 10 septembre. En effet, le Rwanda vient de signer à Addis-Abiba en Éthiopie, un accord avec l'Union africaine (UA) et le Haut-Commissariat de l'ONU pour les réfugiés (HCR) en vue d'accueillir en urgence des réfugiés et des demandeurs d'asile bloqués en Libye. Un accord que l'UA espère bien pouvoir répliquer avec d'autres pays du continent en solidarité et surtout au vu de l'urgence de la situation des réfugiés alors que le conflit s'aggrave en Libye.

L'évacuation des migrants hors de Libye, une épine dans le pied de l'UE

Il faut dire que, après l'attaque aérienne à Tajoura, le 3 juillet dernier par des forces opposées au gouvernement international reconnu à Tripoli qui a tué plus de quarante personnes dans un centre de détention de la capitale, la pression s'est accrue sur la communauté internationale, notamment sur l'Union européenne. En effet, les gardes-côtes libyens formés par l'UE ont joué un rôle déterminant pour empêcher les migrants de traverser la Méditerranée, mais ceux qui sont empêchés de faire le voyage sont ensuite envoyés dans des centres de détention. Des groupes de défense des droits humains ont documenté de nombreux cas de viol, de torture et autres crimes dans ces locaux, dont certains sont gérés par des milices.

Ce mardi encore, le Haut-Commissariat pour les réfugiés de l'ONU a déploré le surpeuplement de son centre d'accueil dans la capitale libyenne, réclamant plus de places dans les pays d'accueil pour y réinstaller les réfugiés vulnérables. L'organisation affirme que son centre de rassemblement et de départ à Tripoli est aujourd'hui « surpeuplé ». Mille personnes y sont hébergées pour une capacité d'accueil de 700, selon la même source. Créé en décembre 2018, le Centre de rassemblement et de départ du HCR sert de point de transit pour les migrants et réfugiés, détenus arbitrairement et identifiés comme « les plus vulnérables », pour lesquels une solution a été trouvée en dehors de Libye.

La proposition d'évacuer volontairement des migrants vers le Rwanda aiderait à faire face à la « politique de détention généreusement inhumaine à laquelle sont confrontées les personnes débarquées en Libye », selon une lettre envoyée le mois dernier par l'Organisation internationale pour les migrations et le haut-commissaire des Nations unies pour les réfugiés. Cette lettre était adressée à Federica Mogherini, la plus haute diplomate de l'UE, et à Moussa Faki Mahamat, président de la Commission de l'Union africaine.

Ce que propose le Rwanda

L'offre de Kigali apparaît donc comme une réponse inespérée pour l'UE. « Nous recevrons un nombre initial de 500 [personnes] dans quelques semaines », a déclaré Hope Tumukunde Gasatura, représentante permanente du Rwanda à l'UA, lors d'une conférence de presse au siège de l'institution panafricaine. Plus précisément, le premier groupe qui doit rejoindre le Rwanda d'ici quelques semaines est « composé principalement de personnes originaires de la Corne de l'Afrique », ont précisé l'UA et l'ONU dans un communiqué. Elles seront accueillies dans le centre d'accueil de Gashora, dans le district de Bugesera, l'une des sept provinces de l'est du pays. Le centre sera géré par le ministère chargé de la gestion des situations d'urgence, en coordination avec le HCR, qui financera intégralement les opérations d'assistance au Rwanda, avant qu'ils ne soient relocalisés dans d'autres pays ou, s'ils le veulent, dans leur propre pays.

Germaine Kamayirese, la ministre chargée des mesures d'urgence, a déclaré à la presse à Kigali que certains réfugiés « pourraient recevoir l'autorisation de rester au Rwanda ». Les migrants choisis pour cette relocalisation sont un mélange de demandeurs d'asile, de mineurs non accompagnés, de réfugiés, d'immigrés économiques et d'apatrides. La plupart des Éthiopiens et des Somaliens préfèrent aller au Rwanda. Pays enclavé de 12 millions d'habitants, classé parmi les plus peuplés d'Afrique, le Rwanda accueille déjà environ 150 000 réfugiés de la République démocratique du Congo et du Burundi voisins.

Accueillir jusqu'à 30 000 réfugiés

L'ONU estime que 42 000 réfugiés africains se trouvent actuellement en Libye, a affirmé Cosmas Chanda, représentant du HCR auprès de l'UA. « Nous avons désespérément cherché des solutions pour ces gens. [...] de moins en moins de pays à travers le monde sont prêts à accueillir des réfugiés », a-t-il dit. La plupart sont des réfugiés et des demandeurs d'asile. Le voisin de la Libye, le Niger, accueille depuis 2017 plus de 2 600 immigrants évacués de Tripoli dans le cadre d'un accord conclu avec l'UE pour enrayer le flux. Le pays a reçu plus de 350 000 dollars du Fonds fiduciaire d'urgence de l'UE pour l'Afrique afin de l'aider à renforcer la gestion de ses frontières et à éliminer les réseaux de passeurs clandestins.

Les vols d'évacuation vers le Rwanda devraient commencer dans les prochaines semaines et seront effectués en coopération avec les autorités rwandaises et libyennes. Le gouvernement rwandais se dit prêt à accueillir dans son centre de transit jusqu'à 30 000 Africains bloqués en Libye, mais uniquement par groupes de 500, afin d'éviter que le pays ne soit débordé. « C'est un moment historique, parce que des Africains tendent la main à d'autres Africains », s'est réjouie Amira Elfadil, commissaire de l'UA aux Affaires sociales. « Je suis convaincue que cela fait partie des solutions durables ».

Depuis l'année dernière, le Rwanda a commencé à délivrer aux réfugiés des documents de voyage internationaux afin de faciliter leur circulation à travers les frontières, à l'exception de leurs pays d'origine. Le pays a également commencé à délivrer aux réfugiés des cartes d'identité remplaçant les documents de « preuve d'enregistrement ». Les identifiants leur permettent de se déplacer librement dans le pays et d'accéder aux services sociaux et aux emplois.

Le président Paul Kagame a pris l'engagement d'accueillir ces réfugiés, à la suite de révélations accablantes de la chaîne américaine CNN attestant que des dizaines de milliers de personnes de toute l'Afrique étaient non seulement bloquées en Libye après leur tentative infructueuse d'atteindre l'Europe, mais qu'un grand nombre d'entre elles étaient soumises à l'esclavage.