Guerre au Darfour ou en RDC, génocide des Tutsis au Rwanda... Pourquoi certains conflits intéressent les médias alors que d'autres sont « oubliés » ? Il est l'invité d'Anthony Lattier.

Dans son livre Silences et récits, aux éditions INA, le chercheur François Robinet se penche sur la manière dont les médias français ont couvert les récentes guerres qui ont lieu sur le continent africain. Il est l'invité d'Anthony Lattier.
Je précise, François Robinet, que RFI - qui couvre l’Afrique quotidiennement - n’est pas vraiment concernée par votre analyse. Pourquoi y a-t-il des conflits qui sont couverts et d’autres non ?
François Robinet: On a souvent l’impression que l’Afrique est peu couverte par les principaux médias français, ce qui est en partie vrai. Ceci dit, il y a quand même quelques crises politiques et quelques conflits qui ont bénéficié d’une large attention.
Je me suis demandé quels étaient les points communs et les différences entre ces conflits qui ont bénéficié d’une large attention, sachant qu’il y a souvent, dans les rédactions, une idée qui revient. C’est normal, par exemple, que certains conflits un peu lointains soient moins couverts que les victimes qui sont à proximité de chez nous et que, pour ce qui est de ces conflits lointains en général, il faut qu’ils dépassent un certain seuil en termes de nombre de victimes pour être largement couverts.
Il y a effectivement une certaine pertinence de cette loi et en même temps, il faut être prudent. Il faut aller chercher d’autres facteurs que simplement le nombre de victimes. Il y en a plusieurs que je mets en valeur.
Il y a bien sûr la présence d’intérêts français. Quand l’armée française intervient, c’est un facteur qui peut être favorable. Et puis, il y a surtout le fait qu’il doit y avoir un certain nombre d’acteurs qui, sur le terrain ou à Paris, sont prêts à relayer ce qui se déroule à Kigali, par exemple, ou ce qui se déroule, un peu plus tard, dans le Kivu, à l’est - ce qui était encore à l’époque, en 96, le Zaïre - pour donner une interprétation des événements aux journalistes et à leur public.
Et ensuite, il y a également tout un tas d’acteurs qui travaillent, comme les correspondants locaux, des journalistes africains qui vont chercher à relayer ces paroles ou encore des humanitaires qui peuvent jouer un rôle d’alerte. Donc, si vous voulez, il y a besoin d’une conjonction de facteurs pour que l’attention des rédactions généralistes soit attirée de manière durable sur certaines crises politiques.
Vous dites que, souvent, les articles et reportages sont articulés autour du rôle positif de la France à l’étranger. C’est un des traits que vous avez repérés. Mais est-ce que cela ne dépend pas aussi du fait que les journalistes accompagnent l’armée dans ces conflits, parfois pour des raisons de sécurité ?
Si on prend le Rwanda, la Côte d’Ivoire ou bien si on prend, plus récemment, le Mali ou la Centrafrique, au cœur des sujets de journaux de télévision, vous avez l’armée française, les responsables politiques et diplomatiques français et puis, vous avez ensuite les acteurs africains avec, souvent, une forme de binarité qui s’exprime.
Il y a, en effet, les acteurs français qui vont être le plus souvent présentés dans un rôle actif, c’est-à-dire qu’ils entreprennent une action, en général une action plutôt pacificatrice, voire salvatrice dans un contexte de crise, tandis que les acteurs africains sont là aussi, le plus souvent soit présentés en position de victime - cela peut être des réfugiés, en général des jeunes enfants qui sont une partie de la réalité de ce que l’on observe sur le terrain - soit qui sont dominants - ça va être les foules violentes, les bourreaux, les guérillas ou les rébellions qui sont aussi une partie, bien sûr, de ces conflits. Et souvent, ils vont avoir tendance à oublier l’homme de la rue. L’homme de la rue qui n’est pas forcément victime, qui n’est pas forcément impliqué dans les violences et qui pourrait souvent donner du recul, une analyse. En général, c’est lui, en fait, qui est oublié de cette couverture.
Vous avez spécifiquement analysé le traitement médiatique du génocide rwandais. Vous dites qu’il y a eu un échec, dans un premier temps, des journalistes à voir la réalité. Mais avec le recul, j’ai envie de dire que c’est facile à dire.
Oui, avec le recul c’est facile à dire. En même temps, il y a des gens qui le disaient dans le contexte. Le 13 avril, Jean-Philipe Ceppi, du journal Libération, titre son article : « Kigali livrée à la fureur des tueurs hutus » et nous dit que d’ici à ce que le FPR ait libéré Kigali, le génocide des Tutsis du Rwanda aura eu lieu.
Il y avait donc des gens qui, assez vite, ont compris quand même le processus qui commençait à s’enclencher. Sauf que les quelques journalistes français, occidentaux qui sont présents à Kigali ne sont pas tous très expérimentés et ne connaissent pas tous forcément le contexte rwandais. On circule dans les convois de l’armée française et on livre une image qui est celle finalement d’une opération de sauvetage des Français dans un contexte de reprise de la guerre civile. Et ainsi, on a du mal à aller un petit peu plus dans les plis et dans le fond de ce qui est en train de se produire, ce qui aurait certainement exigé aussi que l’on reste plus longtemps. Le 15 avril, il n’y a quasiment plus de journalistes occidentaux sur le terrain.
Récemment, il y a eu aussi le conflit en Centrafrique. Un peu avant, la crise postélectorale en Côte d’Ivoire. Est-ce que par rapport aux conflits des années 90, vous diriez que le traitement s’est, d’une façon ou d’une autre, amélioré ou bien diriez-vous qu’on retrouve toujours un petit peu les mêmes constats que vous faites ?
Je crois qu’il y a quand même un certain nombre de personnes qui font attention à ne pas systématiquement réactiver les mêmes clichés et qui continuent à s’inscrire dans une optique de déconstruction des clichés sur l’Afrique. Vous en faites partie, très souvent, à RFI.
Disons que le souci réside souvent dans les rédactions généralistes qui disposent de peu de temps pour travailler et qui sont vraiment contraintes par des formats. Là, je n’ai pas le sentiment qu’on ait forcément vraiment évolué par rapport à ce qu’on pouvait observer au milieu des années 90. Mais là aussi, il faut s’attacher aux études de cas qui sont dans l’ouvrage pour avoir des éléments très concrets de comparaison.