L’arrestation du financier présumé du génocide au Rwanda, samedi en région parisienne, interroge l’africaine Espérance Brossard, fondatrice d’une association nationale d’aide aux rescapés. Par La Nouvelle République








Un fugitif sur lequel pesait une prime de cinq millions de dollars par les Américains, l’un des plus recherchés au monde ! On se posait la question : comment pouvait-il disparaître ? Il y avait des complicités à tous les niveaux… Depuis sa maison d’Aiffres, Espérance Brossard ne perd pas une information sur l’arrestation samedi, en région parisienne, de Félicien Kagula, considéré comme l’un des principaux responsables du génocide au Rwanda.

À la fois une « surprise » et une « bonne nouvelle » pour celle qui se désigne elle-même comme « une survivante du Rwanda ». Mais le combat qu’Espérance Brossard mène depuis plus de vingt ans reprend le dessus : « On veut savoir la vérité. On a de l’espoir depuis que le président Macron est là. Même si, politiquement, c’est compliqué… »

« Qui ne connaît pas Félicien Kagula ? »

Espérance Brossard, 57 ans, discrète agent de bibliothèque à l’Agglo niortaise, est à l’origine de la création d’Ibuka France qui œuvre depuis 2002 en faveur des Rwandais rescapés du génocide de 1994, 800.000 morts en trois mois selon l’ONU, souvent à la machette.

Aujourd’hui présidée par Etienne Nsanzimana, cette association nationale ‒ dont le nom signifie « Souviens-toi » ‒ œuvre pour la mémoire des victimes et agit en justice pour que soient poursuivis et jugés les génocidaires comme Félicien Kagula, 84 ans : « Qui ne connaît pas Félicien Kagula ! enrage Espérance Brossard. C’est quelqu’un de très riche. Il était considéré comme le financier du génocide, il présidait aussi la radio RTLM, principal relais de propagande anti-Tutsi. »

Comptable de formation, Espérance Brossard se trouvait au Mali lorsque le massacre au Rwanda n’a épargné ni sa mère, ses deux sœurs, oncles, tantes et cousins… Elle y avait suivi Jean-Paul Brossard, originaire de Chef-Boutonne, enseignant en coopération. Elle est retournée dans son pays natal en novembre 1994 : « J’ai retrouvé quelqu’un qui m’a dit où les corps de ma famille avaient été jetés. On a pu leur donner un enterrement digne. » Par chance, Espérance a pu aussi retrouver une sœur rescapée.

« Les politiques de l’époque »

En portant jusqu’en 2007 l’association Ibuka, dont elle est aujourd’hui présidente d’honneur « mais toujours active », Espérance Brossard a eu souvent à combattre des négationnistes : « Beaucoup disent que le génocide n’a pas eu lieu. Ils sont aujourd’hui médecins ou curés installés en France et condamnés par contumace au Rwanda. »

Pointant « les politiques de l’époque », toujours dans les coulisses du pouvoir, l’Aiffricaine attend depuis vingt-six ans que « la France s’explique sur son rôle. Il y a beaucoup de preuves de son implication dans le génocide, soutenu financièrement et militairement. » Plusieurs génocidaires ont été traqués et jugés dans d’autres pays, « mais pas en France où nous avons au moins quarante-trois dossiers ».

Félicien Kagula devrait être expulsé puis devrait comparaître devant le Mécanisme international de La Haye pour y être jugé. « Au moins, ça s’est fait. Mais le combat continue, soupire Espérance Brossard. Il y aura toujours des génocidaires dans la négation… »