Le pillage des ressources naturelles et la capacité de faire supporter par d’autres une grande partie des coûts, ont largement favorisé la réussite du capitalisme.  Par Paul Craig Roberts






Les capitalistes s’étant prétendus responsables de l’ancienne performance économique des États-Unis d’Amérique, il faut mettre les choses au clair. Cette réussite n’a rien à voir avec le capitalisme, mais ça ne veut pas dire que les États-Unis auraient mieux réussi avec une chose similaire à la planification centrale soviétique.

Avant 1900, les frontières étant alors fermées, la réussite fut entretenue par le pillage de l’environnement vierge et des abondantes ressources naturelles. Les individus et les entreprises prospérèrent simplement en occupant la terre et en prenant les ressources existantes.

Au fur et à mesure de la croissance de la population, l’épuisement des ressources fit diminuer la dotation en ressources par habitant.

Les États-Unis trouvèrent un second souffle avec la Première Guerre Mondiale. Celle-ci dévasta les puissances européennes et permit l’émergence de la jeune puissance mondiale des États-Unis. La Seconde Guerre Mondiale mit fin à l’Europe et passa la suprématie économique et financière à Washington. Le dollar étasunien prit le rôle de monnaie de réserve mondiale à la livre sterling, ce qui permit aux États-Unis de payer leurs factures en imprimant de l’argent. Le rôle du dollar comme devise mondiale, plus que les armes nucléaires, fut à l’origine de la puissance des États-Unis. La Russie est une puissance égale ou supérieure par ses armes nucléaires, mais c’est le dollar et pas le rouble qui sert à régler les échanges internationaux.

Grâce à sa monnaie mondiale, les États-Unis ont l’hégémonie financière. Ce pouvoir, ainsi que le FMI et la Banque mondiale, leur ont permis de piller les ressources des étrangers, tout comme les siennes qui sont en voie de disparition.

Nous pouvons en conclure que le pillage des ressources naturelles et la capacité de faire supporter par d’autres une grande partie des coûts, ont largement favorisé la réussite du capitalisme des États-Unis. Michael Hudson a décrit ce processus de pillage dans ses nombreux livres et articles (par exemple, dans Guerre économique des États-Unis et défenses probables des étrangers), de même que John Perkins, dans Confessions d’un assassin économique.

Fondamentalement, le capitalisme est un mécanisme de pillage. Il génère des profits à court terme et fait supporter par d’autres les coûts à long terme. Il épuise les ressources naturelles, l’air, la terre et l’eau, pour faire des bénéfices temporaires, tout en faisant supporter la majorité de ses coûts, comme la pollution, par l’environnement. Exemple, la destruction de la forêt amazonienne par les bûcherons. Le monde perd un formidable puits de carbone qui stabilise le climat mondial, et ceux qui exploitent la forêt réalisent des profits à court terme, qui ne représentent qu’un pourcentage infime des coûts à long terme.

Ce processus destructeur est amplifié par les perspectives à court terme inhérentes à l’activité capitaliste, qui voit rarement au-delà du trimestre suivant.

Le succès économique des États-Unis fut aussi dû à la vigueur de la demande du consommateur, alimentée par les salaires réels en hausse, à l’époque où le progrès technologique dans le secteur manufacturier accroissait la productivité du travail et le pouvoir d’achat. La classe moyenne devint dominante. Quand j’étais étudiant en économie, Paul Samuelson nous apprit que notre prospérité reposait entièrement sur le vaste marché de consommation intérieur, et avait peu à voir avec le commerce extérieur. Effectivement, le commerce extérieur n’était qu’un facteur mineur du PIB. Les États-Unis avaient un marché de consommation intérieur si vaste, qu’ils n’avaient nul besoin du commerce extérieur pour réaliser des économies d’échelle.

Tout cela changea avec la montée de l’idéologie du marché libre et l’effondrement de l’Union soviétique. Quand j’étais étudiant, on nous apprenait que les conseils d’administration et les dirigeants d’entreprise avaient des responsabilités envers leurs employés, leurs clients, leurs communautés et leurs actionnaires. Ces responsabilités étant toutes tout aussi valables, il fallait y répondre de manière équilibrée.

Pour répondre aux libéraux qui voulaient imposer de plus en plus de ‘charges sociales’ aux entreprises, les économistes du marché libre avancèrent l’argument que les entreprises n’avaient en réalité que des responsabilités envers leurs propriétaires. À tort ou à raison, cet argument fut imputé à Milton Friedman. Les établissements conservateurs se mirent à enseigner aux juristes et aux législateurs, que les entreprises n’avaient de devoirs qu’envers leurs propriétaires.

On enseigna aux juges que la propriété étant particulière, elle ne peut être restreinte par le gouvernement qui imposerait aux propriétaires d’investir dans des charges qui ne leur sont pas avantageuses. Cet argument fut utilisé pour mettre fin à toutes les responsabilités, excepté envers les actionnaires, et faire de la maximisation des profits l’objectif principal des entreprises.

Ainsi, quand l’Union Soviétique s’effondra et que la Chine et l’Inde ouvrirent leur économie aux capitaux étrangers, les entreprises étasuniennes furent libres se débarrasser de leur main-d’œuvre, de déserter leurs villes d’origine et d’aller à l’étranger pour employer de la main-d’œuvre moins chère, afin de produire des biens et services pour les États-Unis. Cela augmenta leurs profits, et donc les primes des dirigeants et les plus-values des actionnaires, aux dépens des moyens de subsistance de leur ancienne main-d’œuvre nationale et de l’assiette fiscale de leurs communautés, et de leur État d’origine. Les coûts externes des plus grands bénéfices furent supportés par leurs anciens employés et par la dégradation de la situation financière des États et des localités. Ces coûts dépassent largement les profits les plus élevés.

En général, les économistes partent du principe de ne pas tenir compte des coûts externes. Leur mantra est que le progrès corrige tout. Mais leur méthode de mesure du progrès est trompeuse. Les économistes écologiques, comme Herman Daly, ont soulevé la question de savoir si, du fait de négliger les coûts externes et de la façon imprécise de mesurer le PIB, les augmentations de PIB annoncées dépassent bien en valeur le coût de leur production. En effet, il est tout à fait possible que la croissance du PIB ne soit qu’un effet de la non prise en compte de tous les coûts de production.

À l’approche de la fin de la deuxième décennie du 21e siècle, la longue histoire du capitalisme des États-Unis se nourrissant de pillage, semble se terminer en même temps que la capacité de la banque centrale à protéger la richesse financière existante, en créant de plus en plus d’argent pour soutenir le prix des actions, des obligations et de l’immobilier. En Amérique latine, les États-Unis ont une longue tradition de renversement de régimes réformistes qui menacent la mainmise étasunienne sur leurs ressources. Les coups d’État de Washington contre la démocratie et l’autodétermination ont marché jusqu’à ce qu’il s’en prenne au Venezuela. Le coup d’État de Washington contre Chavez a été bloqué par la population et les militaires vénézuéliens. Jusqu’ici, la tentative de renverser Maduro, le successeur de Chavez, a échoué.

La tentative de renversement du gouvernement syrien a été enrayée par la Russie, et celle-ci et la Chine vont très probablement empêcher Washington de renverser le gouvernement iranien. En Afrique, les Chinois se révèlent être de meilleurs partenaires commerciaux que les sociétés spoliatrices des États-Unis. Continuer à alimenter l’empire et ses coûts ruineux, devient de plus en plus difficile.

La politique de sanctions de Washington rend cela encore plus difficile. Pour éviter les sanctions arbitraires et illégales, d’autres pays commencent à abandonner le dollar et à régler leurs échanges internationaux en devise nationale. La Route de la Soie chinoise englobe la Russie et une grande partie de l’Asie. Elle forme un bloc commercial indépendant du système financier occidental. En espérant échapper à la prédation des États-Unis, d’autres pays se tournent vers la Russie et la Chine pour garder leur souveraineté. Ces évolutions vont réduire la demande de dollars et porter atteinte à l’hégémonie financière des États-Unis. Les alternatives à la Banque mondiale vont mettre à l’abri du pillage des régions entières du monde.

Les ressources à piller disparaissant, le capitalisme des États-Unis, fortement dépendant de la rapine, va voir partir en fumée l’un des piliers de sa réussite. La demande de consommation globale s’effondrant du fait de l’absence de croissance du revenu réel, du manque d’emplois pour la classe moyenne et de l’extrême concentration des revenus et des richesses, un autre pilier du capitalisme des États-Unis disparaît. Les investissements des entreprises flanchant aussi, comme en témoignent leurs bénéfices et leurs emprunts servant à racheter leurs propres actions, en se décapitalisant au passage, la demande globale s’effondre.

L’absence de croissance de demande globale fera que l’écart entre le cours élevé des actions et les sombres perspectives de bénéfices des entreprises, sera trop grand pour être comblé par la Réserve fédérale qui déverse de l’argent pour racheter ses actifs financiers libellés en dollar. Sans la possibilité de soutenir le prix des actifs financiers [en les rachetant] grâce à la création monétaire, la fuite de ces actifs financiers pourrait faire s’effondrer le dollar.

Ce qui restera sera la ruine.